Jb PiacentinoBonjour JB, ton nom n’est pas inconnu des Mozilliens. Peux-tu nous parler en quelques mots de ton aventure chez Mozilla ?

J’ai rejoint Mozilla il y a 5 ans pour transformer et faire grandir le projet Thunderbird. Le diagnostic a été qu’il fallait investir beaucoup pour que Thunderbird ait un réel impact, mais au fil du temps, Mozilla a préféré se concentrer sur le navigateur. Nous avons donc alors changé notre fusil d’épaule et réussi à transmettre complètement Thunderbird à la communauté, qui se débrouille très bien aujourd’hui, même avec des moyens limités. J’ai aussi travaillé à la création de Firefox Hello, puis de plusieurs autres projets pour le groupe Content & Services.

Et donc, si j’ai bien compris, tu es passé chez Qwant et tu continues à faire du Mozilla. Pourquoi Qwant alors ?

Cela faisait quelque temps que je suivais Qwant – pour être très honnête, je trouvais le projet complètement fou. Mais j’ai rencontré Éric Léandri, le président et cofondateur de Qwant et nous nous sommes retrouvés sur les valeurs que nous voulions défendre, celles du choix, du respect de la vie privée, de la neutralité.

D’ailleurs, la position de Qwant n’est pas sans rappeler celle de Mozilla qui à l’époque se battait pour défendre le choix des navigateurs et un Web ouvert, face à Internet Explorer qui menaçait de privatiser le Web. Or aujourd’hui, on a un Google archi-dominant à plus de 90 % (une particularité européenne), qui centralise et s’approprie toutes les données possibles et imaginables, qu’elles soient personnelles ou non, qui concentre l’essentiel des revenus du Web, qui étouffe les écosystèmes de la presse, du commerce, des voyages, qui contrôle les navigateurs, les smartphones, etc., bref, qui fait peser une menace réelle sur la liberté, le choix et les opportunités sur le Web. C’est la même chose d’ailleurs pour Facebook et les autres plateformes dominantes. À l’approche d’élections, on peut se demander quelle influence ces monopoles pourront éventuellement avoir sur nos votes…

Qwant, à son niveau, offre d’ores et déjà une alternative, montre qu’il est possible de regarder le Web de manière différente, qu’il est possible de respecter les gens et de favoriser la diversité de l’écosystème plutôt que de lui tordre le bras et de l’engloutir.

Sur la base de ces valeurs communes, à quel accord êtes-vous parvenus avec Mozilla ?

L’accord est très simple : Firefox pour Qwant est une version de Firefox produite par Mozilla qui est optimisée pour l’utilisation de Qwant. Elle utilise Qwant comme moteur de recherche et permet d’activer très simplement la protection contre le pistage de Firefox sur tous les sites, et pas seulement en mode de navigation privée.

La protection contre le pistage est une fonction extraordinaire de Firefox et qui n’est pas suffisamment connue. Elle permet de ne pas charger les contenus dont on sait qu’ils sont utilisés pour pister les gens, de bloquer ces tentatives d’espionnage de nos comportements sur le Web.

Malheureusement, beaucoup de publicités reposent sur ces pisteurs, et les véhiculent : elles sont donc bloquées par la protection contre le pistage. Par contre, les pubs respectueuses de notre vie privée sont évidemment affichées, permettant ainsi aux créateurs de contenus gratuits de gagner leur vie normalement.

Il faut donc voir Firefox pour Qwant comme une version de Firefox encore plus orientée vers le respect de la vie privée. Elle est aujourd’hui disponible sur les versions Desktop [pour ordinateur] de Firefox, pour Windows, Mac OS et Linux, et dans un grand nombre de langues.

Télécharger Firefox pour Qwant

Et pour le mobile (avec ses cerbères bien connus) ?

Avec cet accord, Qwant est aussi maintenant présent dans la liste des moteurs de recherche de Firefox pour Android et de Firefox pour iOS. C’est un point essentiel dans notre combat pour rétablir le choix des moteurs de recherche. On sait combien il est difficile de pénétrer le mobile. Sur Android par exemple, il est aujourd’hui impossible – je dis bien impossible – de choisir un autre moteur de recherche que Google (évidemment), Bing ou Yahoo! Pourquoi accepter cette situation ? La seule solution est donc d’installer un navigateur tiers, Firefox par exemple, et de procéder à de nombreuses manipulations pour choisir un autre moteur de recherche par défaut. Cela n’est évidemment pas normal, et avec Firefox pour Android ou pour iOS, les gens pourront choisir Qwant très simplement.

Nous avons aussi annoncé l’arrivée prochaine de l’application Qwant Mobile qui complétera l’offre et donnera à nos utilisateurs la capacité d’exercer leur choix en leur évitant par exemple de retomber, fortuitement bien entendu (!), sur un autre moteur de recherche au gré de leur utilisation du Web mobile.

Il y a un accord de partage de revenus entre Qwant et Mozilla. Donc, depuis qu’il n’y a plus d’accord avec Google même quand il est resté moteur par défaut comme en France, si je veux faire gagner de l’argent à Mozilla, il faut lancer une recherche dans Qwant avant d’acheter quoi que ce soit sur le Net ?

Exactement ! Nous avons fondé notre modèle économique sur un principe extrêmement simple : proposer des liens commerciaux directement en rapport avec ce que vous cherchez, sans vous espionner. Si vous recherchez le mot iPad, Qwant vous dira tout sur l’iPad, et affichera quelques liens vers des offres commerciales pour acheter cette tablette. Si vous achetez un iPad après avoir cliqué sur ces liens, Qwant reçoit un pourcentage sur la vente, comme apporteur d’affaire. Par contre, si vous tapez Mozilla, on n’aura évidemment aucun lien commercial à proposer, et encore moins de liens vers des iPads : on ne sait même pas que vous avez recherché ce mot quelques minutes auparavant !

Notre accord avec Mozilla consiste à reverser une partie du chiffre d’affaires que nous réalisons grâce aux utilisateurs de Firefox pour Qwant. Donc, plus vous utilisez Firefox pour Qwant, et plus vous achetez des choses grâce à Qwant, plus vous faites gagner de l’argent à Qwant, et à Mozilla, effectivement ! (rires)

En Europe en particulier, votre principal concurrent détient des parts de marché quasi-monopolistiques que ses autres services lui permettent de maintenir, quand il ne se sert pas de son monopole pour en acquérir d’autres dans des domaines économiques différents. Pensez-vous que l’Union européenne et les autres organismes des régulation de la concurrence doivent en faire plus et plus vite pour la restaurer ?

J’évoquais tout à l’heure la situation de blocage et d’abus de position dominante dans le mobile. C’est tellement vrai que la Commission européenne s’intéresse de très près à ces pratiques discutables. Et il en est de même dans d’autres domaines. On assiste à une vraie prise de conscience de nos politiques en France et en Europe, et de la population en général. Nous suivons avec beaucoup d’attention les progrès des enquêtes de la Commission, notamment celles qui concernent l’abus de position dominante dans la recherche sur le Web et sur les systèmes d’exploitation et applications mobiles.

Mais Qwant fait beaucoup d’annonces et se diversifie, avez-vous les moyens de vos ambitions ?

Lorsque l’on évoque certains de nos nouveaux services comme Qwant Junior, Qwant Music ou encore Qwant Cinéma, il s’agit de proposer des facettes différentes d’un même index du Web. C’est parce que nous travaillons d’arrache-pied à la création et à la maintenance de cet index que nous pouvons créer ces nouvelles perspectives sur le Web.

Et plutôt que tout développer nous-mêmes, par exemple un Qwant mail, un cloud personnel ou un contrôle parental, nous faisons le choix de travailler avec les leaders de ces écosystèmes pour favoriser la diversité et l’innovation. C’est le cas avec Open-Xchange [pour le courriel], Cozy Cloud [cloud personnel], FamiliBox [contrôle parental]…

Peut-on avoir confiance en Qwant ? N’avez-vous pas des actionnaires qui pourraient vous faire dévier de vos engagements envers l’utilisateur ?

La question de la confiance est chez nous primordiale. De plus en plus d’utilisateurs sont conscients qu’ils doivent (re)prendre le contrôle sur leur vie privée. Alors il n’était pas question d’avoir des investisseurs qui ne partagent pas notre philosophie.

En s’engageant à nos côtés, Axel Springer marque sa volonté d’œuvrer pour un Web plus ouvert. C’est leur intérêt fondamental. C’est cette vision commune qui nous a rapprochés. La conviction que les enjeux de la vie privée, mais aussi plus largement, le refus qu’un petit groupe d’acteurs du Web (les GAFA) phagocytent un écosystème, qui par définition, se veut ouvert à tous.

Mais peut-on vraiment vivre sans Google sur Internet actuellement ? Le fais-tu ?

Évidemment ! Par exemple, j’utilise un moteur de recherche européen qui ne piste pas les gens ! J’ai choisi un service d’email différent, un drive alternatif, pas de gDocs, etc.

Mais la question n’est pas de vivre sans Google. Encore une fois, ce qui est essentiel c’est de pouvoir choisir : choisir son moteur de recherche, son service d’email, de choisir ce que je veux partager et ce que je veux garder pour moi… Parlez-en autour de vous et vous verrez que de nombreuses personnes, si elles avaient connaissance d’alternatives crédibles, utiliseraient ces services. Mais les habitudes ont la vie dure et un vrai travail de sensibilisation est à réaliser.

Toutefois, l’Europe n’a pas dit son dernier mot sur la question du numérique, et les bonnes initiatives se multiplient. Aujourd’hui, nous jouons certes contre ceux qui ont le plus d’argent, mais pas forcément contre ceux qui ont les meilleures idées.

Le tout, est d’avoir conscience qu’aucune situation de monopole n’est souhaitable, et qu’en verrouillant les marchés, c’est bien l’utilisateur final qui est pris au piège. Au piège d’une cage dorée, où tout est sous contrôle…

Merci JB et rendez-vous quand Qwant deviendra le moteur par défaut de Firefox en français.


Firefox pour Qwant : 1er lancement

Une fois téléchargé Firefox pour Qwant sur le site de Qwant, vous aurez un assistant d’installation de Firefox classique. Vous aurez ensuite un Firefox avec des ajouts à la marge dans son interface. Vous aurez Qwant comme page d’accueil par défaut et comme moteur de recherche par défaut (bien sûr). Dan la liste des moteurs de recherche des options, vous avez aussi Qwant Junior au-dessus des moteurs par défaut d’un Firefox non personnalisé.

Firefox pour Qwant : panneauUn bouton de la barre d’outils issu de l’intégration de l’extension Qwant qui existait auparavant donne accès aux services comme les carnets, accessibles si on est connecté avec un compte Qwant.

Mais surtout, ce panneau vous permet d’activer la fonction contre le pistage développée par Mozilla avec Disconnect, mais que Mozilla n’a activée que dans la navigation privée. Le petit point rouge sur l’icône de Qwant grise vire alors au vert.

Pour en savoir plus, n’oubliez pas de consulter les engagements relatifs à la vie privée de Qwant, cet article du Monde de juin et cet article de La Croix (parmi d’autres) qui précise :

« Firefox pour Qwant » sera disponible dans la boutique de modules du navigateur américain. Une fois un seuil de téléchargements par pays atteint – « de 10 à 100 000 selon les pays, c’est vraiment peu », souligne Eric ­Léandri – Qwant sera proposé aux utilisateurs de Firefox, qui pourront l’installer par défaut s’ils le souhaitent. La start-up (jeune pousse) française s’ouvre donc aux 480 millions d’utilisateurs de Firefox dans le monde. (…) « Nous espérons prendre 5 à 8 % du marché global des moteurs de recherche en Europe. »


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