« Internet » : relire le Manifeste de Mozilla

d’après l’article de David Humphrey publié le 9 septembre sur son blog

Traduction Clochix, fredchat, goofy pour MozFr

Cette semaine, parmi d’autres sujets, je vais parler à mes étudiants du Manifeste de Mozilla. C’est un des points par lesquels commencer si je veux amener de nouvelles personnes à s’investir dans le projet Mozilla, car ça aide à établir les principes qu’elles rencontreront lors de revues de code, sur IRC, les listes de discussion et à d’autres endroits de la communauté. Lorsque j’ai commencé à donner des cours sur Mozilla à l’Université Seneca, ce document n’existait pas encore. Avoir ces choses posées par écrit est extrêmement utile, et je suis ravi de l’excellent travail de ceux qui ont rédigé le Manifeste.


La plupart des contributeurs ne relisent probablement pas le Manifeste régulièrement ; je sais que je ne le ferais pas si je ne l’enseignais pas chaque année. Comme mes étudiants, je vous encourage à aller le (re)lire aujourd’hui. Que dit-il ? Une des choses que j’ai relevées dans ma relecture du jour est qu’il utilise le mot « Internet » 21 fois, tandis que « Web » et « navigateur » n’apparaissent chacun qu’une fois, dans la phrase « nous sommes surtout connus pour avoir créé le navigateur web Mozilla Firefox ». Je suis sûr que c’est à dessein, et je pense que c’était un bon choix. Je remarque aussi qu’« Internet » n’est jamais défini, ce qui est en partie dû à son omniprésence pour les lecteurs, et permet en partie l’évolution de l’idée indépendamment d’un ensemble de technologies. L’« Internet » que j’ai utilisé à l’université est profondément différent de celui que j’utilise aujourd’hui avec mes étudiants.


Je trouve aussi bénéfique l’exercice de relire le Manifeste à chaque rentrée parce que ça m’amène inévitablement à réfléchir aux buts immédiats et à court terme du projet Mozilla. Le paysage au sein duquel nous évoluons, tant techniquement que commercialement et politiquement continue à changer. Ce qu’il était important de faire il y a cinq ans peut ne pas avoir autant d’importance aujourd’hui ; peut-être parce que nous l’avons déjà fait, ou peut-être parce que le monde a bougé, et ce n’est plus la bonne problématique aujourd’hui. La liste des choses qui ont changé au cours des 9 années au cours desquelles j’ai travaillé pour Mozilla est bien trop longue pour être énumérée. J’imagine à peine ce qu’elle doit être pour celles et ceux qui ont travaillé depuis plus longtemps que moi sur le projet.

En prévision du Sommet à venir, j’ai été interrogé sur ce que Mozilla devrait faire à court, moyen et long terme. En relisant aujourd’hui le Manifeste, je repensais à certaines de mes réponses, tout spécialement lorsque je me suis heurté encore et encore au débat entre « Internet » et « le Web ». Une des choses que je préfère chez Mozilla est l’équilibre entre idéologie et pragmatisme. On peut prétendre qu’à tout moment nous penchons trop d’un côté ou de l’autre, mais c’est vrai de tout équilibre, qui nécessite des ajustements constants et précis pour ne pas pencher d’un côté ou de l’autre.

Mozilla a pris (et continuera à prendre) de nombreuses décisions qui frustrent des gens dans notre communauté : peut-être devrions-nous éviter d’implémenter la spécification X ; peut-être devrions nous implémenter la spécification Y ; peut-être devrions-nous mettre plus de moyens derrière le service A. Tuer le produit B. J’ai pris part à certaines de ces décisions, et regardé des amis se décarcasser pour savoir quelle serait la meilleure décision à prendre. J’ai aussi vu certaines décisions évoluer avec le temps (par exemple sur h.264 et la balise <video>), au fur et à mesure que les circonstances changeaient, que nos concurrents prenaient d’autres décisions, que l’industrie changeait, qu’« Internet » évoluait.
Beaucoup des gens qui travaillent chez Mozilla sont des techniciens. Ils comprennent ce qu’est « Internet » au niveau du protocole et de l’implémentation. C’est souvent une bonne chose, car pour faire en sorte qu’il continue à fonctionner et reste ouvert, il est nécessaire de comprendre sa complexité. J’arguerais qu’il y a d’autres cas où une compréhension technique trop pointue fausse notre perspective. J’ai passé ces dernières années à travailler sur le projet Webmaker de Mozilla, qui vise des utilisateurs sans compétences techniques, et ça m’a ouvert les yeux : j’ai compris à quel point je me concentre sur des détails techniques plutôt que sur « l’Internet » que les gens utilisent quotidiennement. Je ne suis pas un utilisateur type. Mes opinions, mon instinct, et le contexte dans lequel je prends des décisions ne sont pas les mêmes que ceux de beaucoup de gens de ma famille.


Lorsque mes amis et ma famille parlent d’« Internet », ils commettent de nombreuses erreurs, et y incluent des choses qu’ils ne devraient pas inclure si nous parlions technique. Mais rappelons-nous que la majorité des gens ne voient pas « Internet » d’un point de vue purement technique. Il est important de faire attention à ce que pensent les gens, à leurs attentes, au monde au sein duquel ils utilisent votre travail. S’en tenir à une position de principe est bon si votre but est de conserver le projet pour vous. Mais si votre but est d’influencer le changement, d’offrir des alternatives, et d’être visible pour avoir de l’influence, il faudra en permanence évaluer votre position dans un contexte global et faire des ajustements.
I love the web

Photo Zak Greant - CC-BY 2.0

Il fut un temps où si vous disiez que Mozilla devrait fournir un gros effort pour créer son propre système d’exploitation mobile, beaucoup de gens au sein du projet doutaient (je suis sûr que c’est encore le cas). Et me voilà en 2013 avec un téléphone Firefox OS tout neuf sur mon bureau. Était-ce une bonne décision ? On verra.

Lorsque nous disons « chacun doit avoir la possibilité de façonner son utilisation d’Internet », où imaginons-nous que cela se passe précisément ? Qu’est-ce qui fait partie de notre vision d’« Internet » et qu’est-ce qui n’en fait pas partie ? C’est une question importante car elle influe sur nos décisions. Par exemple, iOS et l’App Store font-ils partie d’« Internet » ? Et Facebook ? Qu’en est-il des services dans le nuage comme Dropbox. Est-ce que Mozilla devrait s’investir pour gagner de l’influence dans ces domaines ? Le manifeste parle-t-il de ces applications ? Je peux vous dire que chaque jour, de vraies gens et des utilisateurs en parlent.

J’espère que ces questions et d’autres seront discutées au Sommet, et à d’autres occasions dans les semaines et les mois à venir. Notre capacité à avoir de l’influence est étroitement liée à notre volonté de changement. Je pense que les auteurs du Manifeste le savaient et nous ont donné un excellent point de départ pour prendre de bonnes décisions maintenant et à l’avenir. Ils n’ont cependant pas pris ces décisions pour nous, et nous devons toujours être prêts à nous poser de nouvelles questions difficiles, à changer, et à déterminer comment faire ce qui est juste en fonction du contexte.